Ouverture de la saison polaire

Dernière mise à jour : il y a 23 heures
À l’approche de l’hiver, l’esprit polaire fait son retour.
Je me demande combien de temps encore nous pourrons organiser nos vies autour de quatre saisons bien distinctes. Un jour, sans doute, l’été prendra le pas sur les autres et deviendra si intense qu’il nous faudra lui trouver un autre nom. Pour l’instant, profitons de ce qu’il y a encore de rassurant à laisser les saisons rythmer le cours de l’année.
Trois rendez-vous polaires sont déjà inscrits au calendrier. D’abord, une navigation de deux semaines autour de l’archipel du Svalbard, en octobre. Puis, au début du mois de février, je suivrai dans le Jura le troisième et dernier niveau de ma formation à l’itinérance polaire, ultime étape d’une préparation théorique et pratique destinée à renforcer l'autonomie dans ces environnements. Enfin, le 14 février a été retenu comme date de depart de la deuxième tentative de notre équipe sur l’Arctic Circle Trail, au Groenland, avec l’espoir, cette fois, de mener à bien notre raid de 165 kilomètres.
Le compte a rebours de l'expedition est relancée.
Svalbard : aux portes de la nuit polaire
Je me suis rendu compte que peu de gens savent réellement où se situe le Svalbard. L’archipel appartient à la Norvège, mais il se trouve si loin au nord qu’il est souvent relégué à l’extrême bord de la carte, presque imperceptible.
Le Svalbard s’étend entre les 74e et 81e parallèles nord, ce qui en fera le voyage le plus proche d’un pôle que Miki et moi ayons jamais entrepris. Même nos périples en Antarctique, au-delà du cercle polaire et aux environs du 70e parallèle sud, ne nous avaient pas conduits aussi loin. Sachant qu’un degré de latitude représente environ 111 kilomètres, l’extrémité septentrionale du Svalbard se trouve à moins de 1 000 kilomètres du pôle Nord.
Longyearbyen, la principale agglomération du Svalbard, se situe à 78,2° de latitude nord. Plus loin encore dans l’archipel, l’escale la plus septentrionale de notre voyage sera Ny-Ålesund, à 78,9° nord. Autrefois cité minière, le village est aujourd’hui l’un des centres de recherche arctique les plus septentrionaux au monde. Entouré de glaciers, de sommets déchiquetés et des eaux bleu acier du Kongsfjorden, Ny-Ålesund se tient aux portes de l’immensité polaire.
Comme je ne publie sur ce site que des photographies que j’ai prises moi-même, il faudra pour l’instant se contenter d’une carte. Je reviendrai sur ce récit et sur ce blog avec mes propres images après le voyage.

Un épisode plus dramatique de l’histoire du Svalbard : le dernier vol d’Amundsen à bord d’un appareil français
En 1928, Nobile, ingénieur aéronautique italien, décolla de Ny-Ålesund à bord du dirigeable Italia. Après avoir atteint le pôle Nord, l’aéronef s’écrasa sur la banquise, au nord-est du Svalbard. Nobile et plusieurs de ses compagnons survécurent pendant des semaines sous une tente peinte en rouge afin d’être plus facilement repérable depuis les airs : la célèbre Tenda Rossa, la « Tente rouge ».
L’opération internationale lancée pour leur porter secours devint l’un des plus grands drames polaires du XXᵉ siècle. Nobile fut finalement évacué par un pilote suédois, tandis que les autres survivants demeurèrent sur la glace jusqu’à leur sauvetage par le brise-glace soviétique Krassine. Parti participer aux recherches à bord de l’hydravion français Latham 47, Roald Amundsen disparut en mer. Son ultime communication radio fut captée par la station télégraphique de Ny-Ålesund.
Nous espérons rencontrer des ours polaires, des icebergs et d’immenses paysages pris par les glaces, même si rien n’est jamais garanti dans l’Arctique. Les ours présents autour du Svalbard appartiennent à la vaste population de la mer de Barents, estimée à environ 3 000 individus. Seuls quelque 250 d’entre eux demeurent dans l’archipel tout au long de l’année ; beaucoup parcourent de très grandes distances au gré des déplacements de la banquise. Leur présence est bien réelle, mais imprévisible, et c’est peut-être précisément ce qui rend si captivante la recherche d’une silhouette lointaine sur le rivage.
Nous avons également choisi de nous rendre au Svalbard à cette période particulière de l’année, car la mi-octobre marque le seuil de la nuit polaire. Le soleil se lève encore, mais seulement pour quelques heures, décrivant un arc très bas au-dessus de l’horizon avant de disparaître de nouveau. C’est un phénomène unique : l’aube et le crépuscule commencent à se confondre, étirant pendant une grande partie de la journée les couleurs du couchant, roses et mauves le long de l’horizon. Reste à découvrir quelle expérience cette lumière nous réservera.
Puis, vers le 25 octobre à Ny-Ålesund, le soleil glissera une dernière fois sous l’horizon et ne réapparaîtra qu’à la mi-février. L’obscurité ne s’installera toutefois pas d’un seul coup. Pendant plusieurs semaines, une longue pénombre bleutée subsiste autour de midi, avant de céder progressivement la place à la nuit polaire profonde. À mesure que les nuits s’allongent, les aurores boréales peuvent également commencer à parcourir le ciel. Nous n’en avons encore jamais vu : la pression est donc forte sur cet objectif du voyage !
Arctic Circle Trail : la deuxième tentative
L’un des avantages du report d'un an de l’expédition aura été le temps supplémentaire consacré à ma préparation physique. Je suis aujourd’hui quatorze kilos plus léger que lors de mon premier stage, en février 2025, résultat d’un programme structuré avec un préparateur physique à Tokyo, refonte de mes habitudes alimentaires et d’un entraînement mené avec beaucoup plus de régularité. Je me sens un peu plus confiant, mais, dans un tel environnement, la confiance doit toujours être mise à l’épreuve.
Cette épreuve commencera dans le Jura, avec cinq journées complètes en extérieur consacrées au troisième et dernier niveau de formation polaire. Je serai heureux de retrouver Olivier : ses stages sont toujours extrêmement instructifs. Et, avec un peu de chance, nous aurons le temps de déguster la fameuse morbiflette avant d’entamer notre longue cure de sachets lyophilisés.
Le stage se terminera dix jours à peine de notre départ pour Kangerlussuaq, ce sera la dernière occasion de tester l’ensemble du dispositif : skis, pulka, tente, réchaud, vêtements, matériel de couchage et, surtout, toutes les routines qui assurent la cohérence de l’ensemble lorsque le froid et la fatigue commencent à brouiller les gestes et le jugement. J’ai peu à peu compris que le Groenland ne récompense pas ceux qui font des efforts. Il n’accorde le passage qu’à ceux qui ont atteint le niveau nécessaire pour accomplir la traversée.
Cette fois, cependant, nous avons prévu un plan B, au cas où le Groenland nous imposerait de nouveau des conditions incompatibles avec le niveau de risque que nous sommes prêts à accepter : le lac Inari, en Laponie finlandaise. Situé bien au-delà du cercle polaire arctique, Inari est le troisième plus grand lac de Finlande. Il couvre plus de 1 000 kilomètres carrés et compte plus de 3 000 îles. En hiver, l’eau disparaît sous la neige et la glace, transformant le lac en un immense archipel blanc. De petites îles basses couvertes de pins rompent la ligne d’horizon, tandis que de longs corridors gelés s’ouvrent entre elles.

Une traversée du lac Inari serait plus plate et plus accessible que l’Arctic Circle Trail, mais elle offrirait une autre forme de voyage polaire. Aux vallées, montées et descentes du Groenland succéderaient de vastes horizons, une progression régulière avec les pulkas et une navigation à travers un paysage où la neige, la glace et le ciel semblent souvent se confondre. Ce ne serait pas un lot de consolation, mais simplement une autre expression du voyage hivernal dans le Grand Nord.
Une semaine avant le départ, nous étudierons les prévisions d’enneigement, de glace et de météo, puis prendrons la décision finale : Kangerlussuaq ou Ivalo.
Quoi qu’il en soit, dès le mois prochain, la boussole indiquera le nord.



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