Vingt-cinq kilos pour nulle part
- Nicolas Villeger

- 7 mars
- 3 min de lecture
Lorsque Sébastien, notre guide polaire, commence à envoyer des images satellites de la région autour de Kangerlussuaq, une certaine tension s’installe dans la conversation. Les images racontent une histoire préoccupante : la couverture neigeuse est mince — bien plus mince que ce que nous espérions.
Au Groenland, le sol appartient à trois mondes bien distincts : la banquise, l’immense calotte glaciaire, et la toundra arctique. Notre itinéraire traverse la toundra, un paysage qui perd entièrement sa neige durant le bref été avant de redevenir blanc lorsque l’hiver revient.
En ce moment, le thermomètre oscille autour de –20°C, une température qui sonne rassurante pour une expédition arctique. Mais l’hiver ne se résume pas au froid : il faut aussi de la neige.

Même ici, presque exactement sur le cercle arctique, l’hiver ne se comporte plus avec la régularité rassurante que l’on pourrait attendre en regardant une carte. La route entre Kangerlussuaq et Sisimiut est normalement une véritable autoroute hivernale pour motoneiges et traîneaux à chiens, suivant le large couloir de vallées qui devient en été l’Arctic Circle Trail. Mais cette année, la toundra raconte une autre histoire. Les températures restent largement négatives, et pourtant la neige n’est simplement pas tombée en quantité suffisante. Sans ce manteau protecteur, le sol se transforme en un patchwork de roches apparentes et de glace polie par le vent, remplaçant le corridor blanc et régulier attendu par un terrain bien moins indulgent. Un rappel discret que la latitude ne garantit plus l’hiver. Même aux portes de l’Arctique, les conditions que les explorateurs considéraient autrefois comme fiables deviennent, année après année, un peu plus imprévisibles.
Pourtant, la motivation reste intacte. Le sac est prêt.
Vingt-cinq kilos d’équipement, soigneusement organisés et imbriqués dans une mosaïque de sacs étanches colorés, chacun avec son code pour se souvenir de ce qu’il contient. J’ai consulté la liste du matériel tellement de fois, manipulé chaque objet si souvent, que je pourrais presque tout reconstituer les yeux fermés.
Je m’accorde un instant de satisfaction en regardant mon duffel North Face, une petite œuvre d’art d’équilibre, façon Tetris d’expédition.
Puis un message de Sébastien arrive.
Prenez une paire de bottes de neige. Des crampons amovibles sont en route.
Le message est assez clair : pendant les premiers jours de la traversée, notre aventure arctique pourrait bien ressembler à des vacances sur glace.

Et le verdict tombe, apporté par une nouvelle image satellite : l’expédition ne partira pas cette année.
Au premier regard, la toundra glacée semblait être le principal obstacle. La progression aurait certainement été lente, chaque kilomètre négocié avec prudence sur un terrain traître. Mais ce n’est pas la véritable raison.
Le problème décisif est ailleurs : dans la logistique de secours. Les autorités du Groenland n’ont pas autorisé la circulation des motoneiges entre Sisimiut et Kangerlussuaq cette saison.
En hiver, notre itinéraire devient normalement une sorte de corridor de ravitaillement, une trace progressivement ouverte par les motoneiges qui circulent entre les deux villes.
Sans ce trafic, la ligne devient silencieuse.
Et sans motoneiges pour l’emprunter, nous serions simplement hors d’atteinte.
Le choc est réel.
Je suis à Paris, latitude 48,85° N, longitude 2,35° E. Finalement, l’hôtesse d’enregistrement à Haneda avait raison : ce sera ma destination finale.
Mon grand sac rouge North Face apparaît enfin sur le tapis à bagages. Vingt-cinq kilos de matériel, méticuleusement choisis et impeccablement rangés. Tout à coup, il paraît très lourd.
Il fait encore nuit sur l’A1. Huit degrés seulement. Et pourtant je suis assis dans le taxi, absurdement suréquipé, enveloppé dans ma doudoune Millet Jorasses prévue pour –35°C. Je n’ai pas voulu la mettre en soute, au cas où.
Ma journée était planifiée au millimètre. Je peux déjà annuler mes courses. J’avais prévu d’acheter quelques compléments pour améliorer les rations lyophilisées : du comté, des spéculoos, des barres Snickers, et un assortiment de Clif Bar — mes barres énergétiques préférées. Chocolate Brownie. Peanut Butter Banana. Une petite bombe compacte de 268 calories par barre.
Au lieu d’un vol vers le nord, mon prochain voyage sera un train vers le sud de la France, pas vraiment le départ que j’avais imaginé, et certainement pas l’horizon pour lequel je m’étais préparé.

La deuxième séance avec Romain, mon coach de performance, censée être la dernière montée d’adrénaline avant le vol pour Copenhague — se transforme finalement en une leçon de résilience et de rebond.
J’avais aussi emporté le livre de Mike Horn, Le survivant des glaces, son récit de la traversée du pôle Nord en 2019, probablement son expédition la plus extrême. Chaque page ressemble à un manuel de survie.
J’en feuillette quelques-unes au hasard. Je l’avais surtout pris pour les soirées dans la tente.
Dans trois jours, le décor aurait été parfait.
Mike Horn. Ça aurait dû être moi :)


Trés intéressant. Espérons qu'une autre expédition puisse être organisée.